En interdisant la mise en scène de la pauvreté, en imposant un cadre plus strict aux organisations humanitaires, aux associations, fondations, influenceurs, créateurs de contenus ou simples particuliers et en centralisant les collectes de dons via une plateforme numérique, le Burkina Faso engage une profonde réforme de son système d’assistance. Au-delà d’une simple mesure administrative, cette décision soulève des enjeux liés à l’éthique de la communication, à la gouvernance numérique et à la transparence des actions de solidarité.
Pendant plusieurs décennies, les campagnes humanitaires ont largement reposé sur des images de détresse. Des enfants malnutris, des familles déplacées, des personnes âgées ou handicapées filmées en train de recevoir de l’aide : ces scènes, diffusées sur les réseaux sociaux, les sites web ou dans les campagnes de collecte de fonds, visaient à susciter l’émotion pour encourager les dons. Cette pratique, connue sous le nom de « poverty porn » (ou « pornographie de la pauvreté »), est aujourd’hui de plus en plus contestée dans le monde pour les atteintes qu’elle porte à la dignité des personnes concernées.
C’est dans ce contexte que le gouvernement burkinabè a adopté, le 2 juillet 2026, un décret qui marque un tournant dans la gestion de l’action humanitaire au Burkina Faso. Le texte interdit désormais de photographier, filmer ou diffuser des images montrant des personnes vulnérables recevant une assistance lorsque ces contenus portent atteinte à leur dignité. L’objectif est de mettre fin à une communication basée sur la mise en scène de la souffrance et d’encourager une approche plus respectueuse des bénéficiaires.
Mais cette réforme ne se limite pas à la question des images. Elle redéfinit plus largement les règles qui encadrent l’action humanitaire dans un environnement où les outils numériques occupent désormais une place centrale.
Une communication humanitaire à repenser
Les réseaux sociaux ont profondément transformé les méthodes de communication. Facebook, TikTok, Instagram, YouTube ou WhatsApp sont devenus des canaux privilégiés pour raconter des actions de terrain, mobiliser des donateurs ou lancer des campagnes de financement.
Cette visibilité numérique présente toutefois un risque : celui de transformer la vulnérabilité humaine en levier de communication. Dans de nombreux cas, des images de personnes recevant des vivres, des soins ou une aide financière sont publiées sans véritable consentement ou sans considération pour leur vie privée. Plus les images sont choquantes ou émouvantes, plus elles génèrent de visibilité et d’engagement sur les plateformes numériques.
En interdisant ces pratiques, le gouvernement invite les organisations humanitaires à revoir leur manière de communiquer. Il ne s’agit plus de montrer la souffrance pour convaincre, mais de valoriser les résultats obtenus, la résilience des communautés et les solutions mises en œuvre. Cette évolution s’inscrit dans une tendance internationale qui privilégie une communication fondée sur les droits humains plutôt que sur la compassion.
Aujourd’hui, de nombreuses associations, fondations, influenceurs, créateurs de contenus ou simples particuliers diffusent régulièrement des vidéos de distributions de vivres, de remises de dons ou d’actions caritatives sur les réseaux sociaux. Ces publications servent parfois à valoriser une initiative, mais elles peuvent aussi devenir un outil de promotion personnelle ou de collecte de financements.
Le nouveau cadre réglementaire rappelle ainsi que la solidarité ne doit jamais se faire au détriment de la dignité des personnes aidées. Cette exigence pourrait conduire les différents acteurs à adopter de nouvelles pratiques de communication, davantage centrées sur les projets réalisés que sur l’exposition des bénéficiaires.
Démé Sira : la technologie au service de la transparence
Quelques jours après l’adoption du décret, le gouvernement a franchi une nouvelle étape dans la modernisation de la gestion humanitaire.
Dans un communiqué publié le 7 juillet 2026, le ministère de l’Action humanitaire et de la Solidarité nationale a annoncé que toute collecte de ressources en faveur des personnes vulnérables devra désormais obtenir une autorisation préalable du ministère et être réalisée à travers la plateforme numérique « Démé Sira ».
Cette décision traduit une volonté de mieux organiser les actions de solidarité dans un contexte où les appels aux dons se multiplient sur Internet et les réseaux sociaux.
En centralisant les collectes sur une plateforme officielle, les autorités cherchent notamment à améliorer la traçabilité des fonds, à limiter les risques d’escroquerie, à renforcer la confiance des donateurs et à assurer une meilleure coordination entre les différents intervenants.
Pour un pays engagé dans sa transformation numérique, cette plateforme pourrait devenir un véritable outil de gouvernance publique, à condition qu’elle réponde aux exigences de sécurité informatique, de protection des données personnelles et de transparence financière.
Vers une humanitaire davantage orientée vers l’autonomie
Il y a également des changements dans le fonctionnement même des organisations humanitaires.
Celles-ci devront désormais obtenir une accréditation officielle afin de permettre à l’État de mieux connaître leurs zones d’intervention et d’assurer une meilleure coordination de leurs activités sur le territoire.
Le texte prévoit également qu’au moins 60 % des financements mobilisés soient consacrés à des actions permettant aux populations de retrouver progressivement leur autonomie, plutôt qu’à une assistance ponctuelle. Les organisations sont en outre encouragées à privilégier les achats de produits de secours sur le marché local afin de soutenir l’économie nationale.
Cette orientation traduit une volonté de faire évoluer l’action humanitaire vers un modèle davantage axé sur le développement et le renforcement des capacités des communautés.
Une réforme aux enjeux multiples
Au-delà de ses dimensions sociales, cette réforme pose plusieurs questions qui concernent directement l’univers numérique.
Comment contrôler les contenus diffusés sur les réseaux sociaux ? Quels mécanismes permettront de faire respecter l’interdiction des images portant atteinte à la dignité des bénéficiaires ? Quelles seront les sanctions en cas de non-respect du nouveau dispositif ?
La réussite de cette réforme dépendra autant de la qualité de son application que de l’adhésion des organisations humanitaires, des associations et des créateurs de contenus appelés à adapter leurs pratiques.
L’analyse de Zagla Media Lab
Le décret adopté par les autorités burkinabè dépasse largement le cadre de l’action humanitaire. Il constitue également une réforme de la communication numérique. À l’heure où les réseaux sociaux façonnent les campagnes de solidarité et où les plateformes numériques jouent un rôle central dans la mobilisation des ressources, le Burkina Faso fait le choix de replacer la dignité humaine au cœur de l’écosystème digital.
La création de la plateforme Démé Sira illustre également une volonté de s’appuyer sur le numérique pour renforcer la transparence et la gouvernance des actions humanitaires. Si son déploiement s’accompagne de garanties solides en matière de cybersécurité, de protection des données et d’accessibilité, elle pourrait devenir un modèle de gestion publique de la solidarité.
ZAGLA


