Attendu pour le 19 novembre, « Grand Theft Auto 6 » n’aura pas droit à une édition physique comportant un disque. Seul un code sera disponible à l’intérieur du boîtier. Une décision qui empêchera la revente et provoque la colère des revendeurs et des magasins indépendants.
Qui osera vendre Grand Theft Auto 6 le 19 novembre prochain? A priori la question pourrait plutôt être l’inverse: qui oserait ne pas le vendre et se priver de ses ventes quasi assurées… Toutefois depuis l’annonce que les boîtiers du jeu ne contiendront qu’une clé de téléchargement au lancement, une fronde semble poindre chez une partie des revendeurs indépendants à travers le monde.
Une situation de sidération chez les revendeurs
« Lors des premières rumeurs autour de l’absence d’une édition physique, je pense qu’on a tous été un peu dans le déni compte tenu du manque à gagner potentiel, » explique Thomas *Gyo* Bachellerie, propriétaire du magasin Gyo Gaming dans la région de Lyon, à BFM Tech. « Et depuis qu’on connaît ce qui nous attend, avec d’autres magasins indépendants, on est tous en train de se demander si on va le vendre ou non. »
Une sorte de sidération qui est loin d’être un cas isolé. Selon nos informations, plusieurs magasins évoluant sous enseignes nationales prévoient de ne pas vendre le jeu, même s’ils ont la possibilité de le faire.
« Le truc qui est complètement hallucinant, c’est qu’en tant qu’indépendant, si je veux précommander et en avoir dans mon magasin, j’ai tout intérêt à passer par Leclerc, » lâche-t-il. Il serait donc comme n’importe quel client, mais bénéficierait de l’important rabais proposé par l’enseigne – où le jeu est vendu 60 euros.
Un tarif qu’un indépendant ne peut pas atteindre. Via ses fournisseurs habituels, il est contraint de le vendre au prix officiel, soit 80 euros.
Mais habituellement, les prix plus élevés par rapport à ceux pratiques par Leclerc, Carrefour ou Auchan sont compensés par des opérations commerciales. Par exemple un bon d’achat ou un bonus de reprise, ce qui n’est pas possible dans le cas de GTA 6: « Sur un produit où il n’y a pas de revente derrière – et où on peut faire une meilleure marge – c’est beaucoup plus délicat de faire ce type d’offres. »
A l’étranger aussi, le boycott a lieu
Même son de cloche du côté du grossiste Gamepod, qui fournit plusieurs enseignes en plus d’une vente en direct: « J’ai des distributeurs anglais et suédois, avec qui on travaille énormément, ils m’ont dit qu’ils ne le faisaient pas. Et si on commence à alimenter le marché des jeux ‘à code’, c’est terminé pour nous, » estime Harry Tobie, son directeur, auprès de BFM Tech.
« Traditionnellement, c’est sur les jeux et les accessoires que l’on va faire le plus de marge. Mais ici, on contraint les consommateurs, et par la même occasion, on vient tuer les revendeurs qui pourraient réussir à s’en sortir avec la revente derrière, » ajoute-t-il.
Micromania, dans la même situation, a de son côté décidé de proposer le jeu en précommande au prix public conseillé, soit 79,99 euros. Mais il y ajoute un bon d’achat de 20 euros afin de s’aligner d’une certaine manière sur les prix de la grande distribution. Contacté à ce sujet par BFM Tech, l’enseigne toujours dans l’attente d’un repreneur et actuellement propriété de Gamestop, n’a pas souhaité faire de commentaires.
A l’étranger, on compte déjà deux importantes enseignes de revendeurs indépendants dans ce mouvement. C’est le cas de Video Game Plus, qui estime que cette édition physique au rabais est contraire à ses valeurs:
« Depuis près de 40 ans, VGP s’engage à soutenir les éditions physiques et à préserver la valeur de la propriété des jeux en version physique. Dans le cadre de cet engagement, la politique de l’entreprise est de ne pas commercialiser de jeux vidéo qui ne contiennent qu’un code de téléchargement numérique, » explique-t-elle sur X.
L’un de ses concurrents, Loot Box Gaming, a décidé de faire de même: « Lorsque nous avons fondé LBG, c’était par amour pour le jeu vidéo, mais aussi pour le préserver. Si un jeu n’est pas capable de respecter les personnes dépensant leur argent durement gagné pour l’acheter, alors nous n’avons aucune raison d’essayer de le vendre à nos clients, que nous considérons comme une priorité absolue, » a-t-elle indiqué à BFM Tech, reprenant les grandes lignes de sa déclaration sur X.
« La clientèle de GTA n’en a pas grand chose à faire des commerces »
La situation provoquée par GTA 6 – et la fronde initiée en réaction – en rappelle une autre. En 2011, Sony lance la PSP Go, une édition spéciale de la Playstation Portable et qui ne fonctionne qu’avec des jeux au format numérique. A l’époque, les revendeurs boycottent la console, estimant qu’ils n’ont aucun intérêt à la vendre car elle n’apporte aucun achat supplémentaire, si ce n’est les accessoires.
Mais cette époque où les magasins et les consommateurs défendaient mordicus le physique semble révolue, en grande partie à cause du Covid-19, qui a accéléré l’adoption du tout numérique. « Le confinement où l’on ne pouvait plus se déplacer, additionné aux retards des livraisons, ont poussé les joueurs à acheter au format numérique, et ils en ont pris l’habitude depuis, » explique Harry Tobie.
Comment expliquer que les joueurs ne sont cette fois-ci pas au rendez-vous pour GTA 6? « La clientèle de Grand Theft Auto est une clientèle à part, qui n’a pas grand chose à faire des commerces, du marché du jeu vidéo en général. Elle est très égocentrée et particulièrement agressive dans sa défense de la licence. Cette absence de réaction s’explique par une mentalité générale et des gens qui ne sont pas très actifs dans la défense des consommateurs, » s’alarme Thomas Bachellerie du magasin Gyo Gaming .
Si des voix s’élèvent parmi les joueurs, notamment Conkerax, un youtubeur impliqué dans la lutte pour la conservation des jeux vidéo au format physique, les chiffres montrent que la tendance est au dématérialisé. Dans son dernier rapport sur le le marché du jeu vidéo, le Sell, le Syndicat des éditeurs de loisirs, indiquait que 68% des joueurs européens achetaient leurs jeux au format numérique en 2025. Un chiffre qui devrait s’accélérer dans les années qui viennent et la sortie de consoles vendues sans lecteur optique.
Un code pour éviter les fuites?
Conkerax, sur les réseaux sociaux, balaye de la main la crainte d’une fuite de GTA 6 avant son lancement: « Croire que la version boîte avec une feuille dedans va protéger GTA 6 des fameuses fuites alors que c’est le jeu le plus attendu de l’histoire (…) vous croyez vraiment à ce monde merveilleux? ».
Pour le créateur, la tendance du « code in the box » est « la pire des choses que l’industrie ait pu créer ». Les fans, eux, ne l’entendent visiblement pas de cette oreille si l’on se fie au succès des précommandes et aux ruptures de stock chez les grandes enseignes comme Amazon.
Reste néanmoins des rumeurs autour d’une édition physique plus généreuse, avec un disque à l’intérieur, et qui pourrait sortir pour les fêtes de fin d’année. Selon des informations recueillies par BFM Tech, une telle édition est effectivement présente dans les bases de données des commerçants, mais aucune officialisation n’a été faites jusqu’ici.
Et la question est de savoir si cela n’arrivera pas trop tard: « Le lancement sera déjà passé, les gens qui veulent l’acheter l’auront déjà acheté, donc on ne va pas faire d’efforts, » précise Harry Tobie, qui a été contraint de revoir l’ensemble de ses projets de distribution face à ce choix contesté de Take-Two, propriétaire de Rockstar, et éditeur de Grand Theft Auto 6.
Même constat pour Loot Box Gaming, qui confie que « même si Rockstar propose une version disque, cela ne change rien au fait qu’une partie du contenu est bloqué par une édition premium (vendue 100 euros, NDLR) »: « Si Rockstar venait à changer d’avis en proposant une véritable édition physique avec l’intégralité des données du jeu sur le disque, nous serions ravis d’en faire profiter nos clients. »
Contacté sur l’ensemble de ces points, Rockstar n’a pas souhaité faire de commentaires.
Source: BFM


