De Pékin à Shanghai, des « écoles » pour robots se multiplient à travers le pays, formant les machines et collectant des données, et renforçant ainsi la position de la Chine dans la course technologique face aux États-Unis.
Dans le district de Shijingshan, à Pékin, une école pour le moins singulière a ouvert ses portes. Elle n’accueille ni enfants, ni adolescents, ni adultes en reconversion. Aucun élève de chair et de sang, mais des pensionnaires faits de boulons, de capteurs et de puces électroniques.
Baptisé « Centre de formation aux données pour robots humanoïdes de phase II », l’établissement a pour mission de préparer ces machines à un large éventail de tâches, du travail en usine à l’assistance à domicile, en passant par des interventions dans les espaces publics.
Réparti sur deux étages, le centre reproduit des chaînes de production ainsi que des environnements de vie du quotidien. Les robots humanoïdes y s’entraînent à une grande variété de tâches, allant du tri de bobines et de la préparation de colis à la cuisine ou au rangement d’une chambre, dans des contextes industriels comme domestiques. Chaque espace d’apprentissage, appelé « cellule », est modulable et régulièrement réaménagé, permettant aux formateurs d’ajuster rapidement les scénarios en fonction des objectifs et des besoins opérationnels.
Comparable à un apprentissage
Le centre de formation s’appuie sur « Kuafu », un robot humanoïde de 1m65 conçu par la société chinoise Leju Robotics et présenté comme le premier à intégrer la technologie 5G-A. Inspiré d’une figure géante de la mythologie chinoise, ce robot est entraîné dans des scénarios variés, encadré par deux formateurs humains, afin d’acquérir progressivement des capacités fonctionnelles « comparables à un apprentissage humain ».

Cette histoire, relayée par le média en ligne spécialisé dans la science et la technologie Interesting Engineering, n’est pas un cas isolé. Courrier international retrace, de son côté, l’exemple d’une autre école.
À Shanghai, une base d’entraînement de 3.000 m² forme jour et nuit une centaine de robots humanoïdes à des gestes du quotidien, de la cuisine au ménage en passant par le rangement. Encadrés par des opérateurs humains en réalité virtuelle, ces robots répètent chaque action des centaines de fois afin de générer chaque jour des dizaines de milliers de données d’interaction physique, au sein du centre AgiBot, unique en son genre.
Collecter des données
Mais alors, pourquoi entraîner des robots dans des environnements réels plutôt que uniquement numériques? Nvidia a en effet déjà montré une autre voie avec Isaac Sim, un framework open source basé sur Omniverse, qui repose exclusivement sur la simulation virtuelle. Cette plateforme permet de tester et d’entraîner des robots pilotés par l’IA dans des environnements numériques physiquement réalistes, afin de générer des données synthétiques, valider des architectures robotiques et accélérer l’apprentissage sans passer par le monde physique.
Les centres chinois font pourtant un choix radicalement différent, presque à rebours de cette logique. Leur approche mise sur l’entraînement dans des conditions réelles, avec de vrais objets, de vraies résistances et des erreurs impossibles à anticiper totalement en simulation. Selon Zhu Kai, l’un des principaux freins au développement des humanoïdes reste la pénurie de données issues du monde réel. Sans interactions concrètes et répétées, les robots peinent à généraliser leurs compétences et à s’adapter à des environnements variés.
Ces centres ambitionnent ainsi de produire plusieurs millions de données de haute qualité par an et sont connectés à d’autres sites similaires à Suzhou, Jinan, Hefei ou Zhengzhou. Chez AgiBot, ce travail est encadré par des équipes humaines chargées de vérifier et de traiter les informations collectées: chaque jour, entre 30.000 et 50.000 « données machine » sont générées, décrivant la perception de l’environnement, les trajectoires de mouvement et les réactions mécaniques des robots. Une matière première stratégique, au cœur de la course mondiale aux robots humanoïdes.
Made in China
Ces robots ne sont que la face visible de l’iceberg technologique chinois. Aujourd’hui, la Chine domine largement la production mondiale de robots, en particulier celle des humanoïdes: plus de 30.000 unités auraient été commandées en 2025, soit dix fois plus qu’en 2024. Cette accélération spectaculaire repose sur un écosystème industriel tentaculaire, des investissements publics estimés à plusieurs milliards et une intégration rapide de l’intelligence artificielle.
Déployés dans l’industrie, la logistique, l’aide aux personnes âgées ou encore l’éducation, ces robots suscitent néanmoins des inquiétudes quant à un risque de surproduction. Selon la banque américaine Morgan Stanley, le marché des robots humanoïdes pourrait atteindre 3 000 000 milliards de FCFA d’ici 2050. À cet horizon, la Chine compterait près de quatre fois plus de robots humanoïdes en service que les États-Unis.
Même si des acteurs américains comme Tesla accélèrent leurs efforts, ils restent freinés par leur dépendance à des composants clés fabriqués en Chine (vis, moteurs ou batteries) soulignent les analystes de la banque.
Dans la guerre commerciale et technologique que se livrent Pékin et Washington, la robotique est ainsi devenue un nouveau champ de bataille stratégique. Le Los Angeles Times résumait cette course dans un titre évocateur: « Alors qu’Elon Musk projette de créer une armée de robots, les robots humanoïdes chinois, eux, sont déjà disponibles sur le marché ».
Source:BFM


